Les Enfants de la Goutte d’Or, section football.

« Nous luttons contre la détection purement sportive »

Nasser est le responsable du club de football des Enfants de la Goutte d’Or. Son travail ne prépare pas à une carrière de footballeur professionnel. Loin de là, il donne la priorité à l’éducation et au lien social.

Il fut un temps où le PSG donnait 200 places par an pour qu’enfants et parents de la Goutte d’Or (18e arrondissement de Paris) puissent assister à un match. Aujourd’hui, le seul club de Ligue 1 parisien n’en offre plus que cinq ou six… Mais qu’importe. Le professionnalisme est très éloigné des préoccupations du club de football des Enfants de la Goutte d’Or (EGDO). Nasser, responsable de l’association, ne se souvient avoir connu qu’un seul joueur du quartier qui soit devenu professionnel, le n°10 du Sénégal, qui a joué notamment à l’AJ Auxerre, Khalilou Fadiga.

Dans le meilleur des cas, sur un strict plan sportif, certains licenciés parviennent à jouer en CFA qui selon Nasser est un échelon « piège » par excellence. «  Ils s’entraînent comme des pros mais ils n’ont pas d’argent. A part quelques primes de matchs, ils vivent au jour le jour. Il leur faut donc des repères bien établis. Ils sont souvent sans diplôme et quand ça s’arrête, le retour à la réalité est délicat. » C’est une des raisons pour laquelle l’association travaille beaucoup en liaison avec les familles sans se substituer à elles. « Il faut permettre aux enfants de rêver mais il faut aussi être honnête. Je préfère dire aux enfants qu’il existe d’autres métiers dans le football que footballeur, comme kiné, arbitre, ou que l’on peut se diriger vers l’animation sportive. Comme les jeunes voient que je reçois régulièrement des stagiaires qui passent des diplômes, ça aide. »

Si toutefois le désir se manifeste particulièrement, alors, Nasser les reçois préalablement dans son bureau. « J’écoute, je me rend compte à quel point ils sont renseignés sur ce dont ils parlent. » S’il sent qu’un jeune en a la capacité, Nasser peut prendre le temps de l’accompagner lors de camps de détection. « Je lui donne des conseils. Je peux lui dire de refuser telle proposition de tel club parce que je sais que ce sont des machines à broyer. Il arrive que tout s’arrête très vite, alors, nous devons être là pour les récupérer. Ils reviennent, on les replonge dans la vie du club. Sinon, je pose très vite la question de la scolarité et je pousse à réfléchir. Mais jamais je ne répondrais à la place de quelqu’un d’autre. »

A l’intérieur du club, les priorités sont clairement ailleurs. « Nous luttons contre la détection purement sportive et un enfant en surpoids aura sa place dans l’équipe parce qu’il a besoin d’exercice. Il faut vraiment comprendre cet aspect des choses chez nous, nous sommes très loin du business, nous prenons le jeu de football pour ce qu’il est. »

En vérité, toutes les actions au sein de l’EGDO sont éducatives et sociales. On n’y vend pas du rêve même si l’on s’en sert. Dans ce but, le nombre de licenciés est limité. « Nous pourrions accueillir entre 80 et 100 enfants de six ans mais, volontairement, en fonction aussi de nos moyens, nous y sommes opposés. On ne prend que 25 enfants par an parce que notre encadrement ne permettrait pas de les suivre individuellement correctement. » S’il existe un travail de détection, il consiste à savoir si c’est bien leur désir d’adhérer au club, pas celui de leurs parents. « Notre approche comme celle de l’Agence pour l’éducation par le sport avec qui nous travaillons, c’est l’intégration sociale et économique. Nous sommes dans un quartier difficile où règne le chômage, le décrochage scolaire, la drogue et l’argent facile. J’ai connu ça enfant. On rejoint l’Agence sur des valeurs positives à inculquer par le sport. Parce que les jeunes adorent le sport et que parfois ils nous écoutent davantage que leur professeur d’école, nous pouvons leur mettre la pression tout autant que les valoriser, pour leur faire dépasser leurs échecs par ailleurs. »

Cette conscience sociale du club s’est forgée sur 40 ans, dès la création de l’association et elle dépasse le football, par nécessité. « Encore aujourd’hui il y a des rixes entre les jeunes du 18e et du 19e arrondissement, depuis à peu près un an. La police et les politiques ont du mal à s’occuper de ça. Nous avons donc monté une marche pour que tout le monde se rencontre, avec les parents dans le processus. On travaille sur le long terme. »

Mais comment concilier ce désir des enfants de jouer au football et la façon dont on peut les amener à s’en éloigner pour se construire autrement ? La question a trouvé sa réponse à un moment charnière. « A un moment donné, nous avions décidé d’arrêter l’équipe senior parce que c’était difficile de défendre auprès des financiers cette idée de mettre la priorité sur l’éducatif. » Bizarrement, les subventions suivent les résultats sportifs. « Mais on avait sous-évalué l’effet de cette décision. Les jeunes ne se projetaient plus. Ils voulaient représenter le quartier et, en faisant une étude, on s’est rendu compte que l’équipe senior était nécessaire pour les enfants comme modèle à suivre et en recréant l’équipe nous leur avons confié les valeurs de l’association au cœur du quartier. Tous les licenciés doivent signer une charte. En tant que responsable, j’ai un droit de veto qui me permet de refuser la licence d’un joueur qui ne me paraît pas être conforme à nos valeurs, même s’il est là pour renforcer l’effectif. Justement, parce que l’équipe senior est notre vitrine. En plus de jouer au foot, ils interviennent dans le quartier. Ça fait partie du contrat. Bonne tenue, exemplarité, ils savent quel rôle ils doivent tenir. On utilise les seniors pour les enfants et, également, l’équipe donne envie à d’autres adultes de devenir bénévoles. »

L’EGDO est aussi le seul club de sport à avoir une équipe de filles inscrite en compétition. Une initiative qui n’a pas été pas été facile de faire accepter. « On a tenu bon parce que pour elles, c’est souvent la seule échappatoire par rapport à leur éducation familiale, les traditions, les cultures, qui enferment les filles. D’être avec nous, pour elles, c’est primordial. » Depuis deux ans, ce sont les filles qui obtiennent les meilleurs résultats. Elles sont 60 sur quelques 300 licenciés.

L’association organise également des activités durant les vacances scolaires. Il s’agit d’actions de prévention qui consistent à rassembler dans le gymnase licenciés ou non, parents, enfants, pour assister à des interventions de bénévoles extérieurs compétents pour parler d’alimentation, du sommeil, de la drogue. « Tout ce que nous faisons est de toute façon pédagogique. Cette transmission fait que j’ai eu des joueurs dans les années 1990 qui sont devenus bénévoles et dont les enfants sont maintenant au club. »

Et le quartier a vu se réaliser de belles réussites. Le dernier exemple est la formation qu’offre le partenariat avec LCL pour de jeunes sans diplômes. « Au départ, ils sont de familles désargentés et aujourd’hui tout le monde les voient arriver aux entraînements en costume-cravate. Vous-vous rendez compte quelle image ils peuvent renvoyer d’eux mêmes et du club dans le quartier ? »

Nasser travaille aussi la parentalité. « Papa et maman viennent partager un entraînement avec leur enfant. Puis nous organisons un match entre parents, les enfants sont autour d’eux et les encouragent. Il s’agit de partager la valorisation des enfants. Aujourd’hui des pères sont disposés à prendre une demi-journée pour venir jouer. Ce sont ces micro-actions qui font que tout le reste en découle, notamment le sentiment de confiance qui est crucial entre nous. »

Propos recueillis par Olivier Villepreux

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