L’art du déplacement des valeurs

Dans un climat où le sport de haut-niveau professionnel ne renvoie pas toujours une image positive vers les plus jeunes (affaires Benzema, Aurier etc.) le Parkour est une discipline qui se réjouit d’être aux antipodes de cette ultra-médiatisation du football.

« Nous sommes bien contents d’évoluer à l’ombre des médias, ça nous permet d’être davantage sur la pratique » assure Larbi Liferki coach et porteur de projet de l’association Parkour 59 de Roubaix, premier prix du concours « Fais-nous rêver » de l’Agence pour l’éducation par le sport en 2014. « Nous sommes encore dans la construction de nos structures et nous obéissons à une philosophie qui se distingue de la plupart des sports de compétition. Nous nous rapprochons des arts martiaux, de l’escalade. On ne se laisse pas distraire par les médias. Aucune « affaire » ne pourrait nous détourner de la pratique. »

Pour autant le Parkour n’est pas un monde clos, bien au contraire, il s’insère tout à fait dans la vie de tous les jours et même dans l’environnement topologique immédiat des traceurs, ce qui implique une conscience de tout ce qui entoure la pratique. « On ne fait référence à d’autres sports qu’en termes de préparation, mais c’est moins le football que la gym ou l’alpinisme. On ne vient pas ici une fois pour arrêter le lendemain. » Cette assiduité nécessaire pour progresser est la première pierre d’un travail sur soi individuel parce que l’exigence en termes de sécurité de ce sport urbain de plein air est primordiale. « Au niveau éducatif, on est obligé d’interagir avec habitants d’un quartier, d’une ville, puisque notre terrain de jeu, c’est l’espace public. On n’est pas sur un terrain normé. Aussi, chaque adhérent de l’association est responsabilisé, il est l’ambassadeur de sa discipline. » Le pratiquant est le premier garant de la bonne pratique de son sport puisqu’il doit se mettre « à la place » de ceux qui ne pratiquent pas et qu’ils croisent sur leur chemin. Évoluer dans une ville en utilisant murs, trottoirs, bâtiments, mobilier urbain peut apparaître de l’extérieur envahissant, dangereux, voire agressif. « Alors les plus introvertis, les plus jeunes, ceux qui ont des difficultés à s’exprimer doivent pouvoir entrer en empathie avec les autres personnes. Pour pratiquer nous devons avoir l’approbation du voisinage et, même, le cas échéant, il faut nous faire accepter des forces de l’ordre. » Voire séduire les élus, Roubaix fait également partie du programme des villes de l’Agence pour l’éducation par le sport.

Dans l’association, des gens de toutes origines, de toutes nationalités, de niveau de vie différent se côtoient. Souvent attirés par les vidéos qui circulent sur YouTube, les apprentis traceurs viennent aussi avec des motivations différentes. « Ceux des milieux plus aisés sont souvent accompagnés de leurs parents qui tiennent à ce que leurs enfants soient encadrés. Les autres sont des autodidactes qui ont pratiqué librement en groupe ce qui les a déjà fédérés entre eux. Ils ont déjà développé un sens de la solidarité.» Une fois dans l’association, la difficulté est de recréer une nouvelle notion de «groupe » avec d’autres personnes venues individuellement. Certes, l’art du déplacement un sport individuel il comporte des risques qui ramènent à la notion de collaboration. « C’est tout un processus parce qu’il faut leur apprendre à écouter leurs peurs pour franchir les étapes en toute sécurité. » Surtout il faut maîtriser les rivalités qui peuvent naître, pour mieux s’en servir. « Nous avons longtemps été contre la compétition entre traceurs mais ça peut-être une source de motivation dans un groupe. Nous expliquons que le but du jeu est de se surpasser soi, pas d’écraser l’autre. Dès qu’il s’agit de critiquer un autre membre du groupe, d’entrer dans une compétition malsaine, nous sommes très sévères. » La raison à cette sévérité n’est pas de principe. Elle est incluse dans la philosophie du Parkour qui implique d’étudier ensemble la faisabilité de certains itinéraires, selon les différents niveaux en ayant le souci de préserver ses partenaires, d’une chute, d’un accident. « Nous évoluons ensemble, chacun doit être apte à parer l’erreur d’un autre, de le rattraper s’il tombe. Il faut essayer de sentir ses propres limites et celles des autres. Avant chaque sortie cela exige une vraie analyse. Cela passe aussi par un examen minutieux des prises, de la qualité des murs. C’est ce qui est intéressant, notamment avec les débutants. Parce que cela implique une structuration naturelle du groupe au sein duquel ils sont inclus, sans hiérarchie. »

Autre spécificité du parcours, est sa proximité avec l’art et la création. « On mêle art et sport, ce qui ouvre encore davantage les pratiquants à différents milieux. » Ce brassage social qu’induit la pratique ouvre les esprits. Les liens avec la danse, ou le cirque, sont nombreux. Ils sont souvent synonymes de débouchés professionnels. « Certains peuvent avoir tendance à faire de l’autopromotion pour se faire remarquer, de faire le « buzz » mais dans ce cas nous essayons toujours de trouver des solutions alternatives à ces dérives. » La meilleure façon de le faire est de valoriser les membres du groupe qui travaillent maintenant au Puy du Fou ou au Cirque du Soleil qui sont demandeurs de talents.

Propos recueillis par Olivier Villepreux